En bref
- Hedorah transforme Godzilla en fable anti-pollution
- Le film a choqué jusqu’en interne chez Toho
- Rejeté d’abord, il est devenu culte
En 1971, Godzilla n’incarne plus seulement la peur atomique. Avec Hedorah, la menace prend l’odeur du smog, des déchets et de l’eau sale. C’est ce déplacement qui rend le film si important, bien au-delà de son folklore de kaiju.
Quand Godzilla change de menace
Avant ce film, Godzilla avait déjà beaucoup cogné. Depuis Gojira en 1954, puis Godzilla Raids Again, le monstre était passé de parabole nucléaire à machine à duels géants, face à King Kong, Mothra, Ghidorah ou Rodan. Le 24 juillet 1971, Toho sort pourtant un épisode qui casse ce réflexe de simple affrontement spectaculaire, Godzilla vs. Hedorah.
Le principe est presque absurde, et c’est pour ça qu’il marque. Godzilla y affronte littéralement un monstre né de la pollution et des ordures. Sous le bizarre, il y a une idée très nette.
Le film que Toho n’avait pas vraiment prévu
À la production, Tomoyuki Tanaka confie la réalisation à Yoshimitsu Banno. Sauf que Tanaka tombe malade et reste hospitalisé pendant le tournage. Résultat ? Banno profite de cette liberté pour pousser la saga vers quelque chose de bien plus étrange, plus frontal, presque agressif dans sa façon d’imposer son message.
Quand Tanaka découvre le résultat, il le prend très mal. Un détail l’agace particulièrement, et on le comprend quand même un peu, c’est le seul film où Godzilla utilise son souffle atomique pour voler.
Hedorah, un kaiju né dans la mousse et le smog
Le cœur du film est là. Banno veut parler de ce qu’il voit au Japon, les villes comme Yokkaichi recouvertes d’un smog noir, l’océan qui mousse à cause des détergents rejetés, et des maladies liées à cette dégradation, comme la maladie de Minamata ou l’asthme de Yokkaichi.
Du coup, Hedorah ne ressemble pas à un adversaire classique. Ce n’est pas juste une autre grosse bête pour meubler la franchise. Le monstre produit de l’acide sulfurique et devient l’incarnation directe d’un désastre environnemental. Là où Godzilla symbolisait l’angoisse nucléaire, Hedorah représente la menace urbaine, industrielle, quotidienne. Plus terre à terre, donc plus dérangeante.
D’abord rejeté, puis devenu culte
Le film marche modestement au box-office et sort aussi aux États-Unis sous le titre Godzilla vs. the Smog Monster. Mais son accueil initial est rude. Tanaka, furieux, ne laissera plus jamais Banno réaliser un autre Godzilla. Malgré plusieurs idées proposées ensuite, le cinéaste restera à l’écart jusqu’au reboot américain de 2014, où il obtient un crédit de producteur exécutif. Il parlait encore d’une suite avant sa mort en 2017.
Le retournement est venu avec le temps. Classé en 1978 parmi les pires films de l’histoire dans un livre signé Harry Medved et Randy Dreyfuss, il affiche aujourd’hui 67 % sur Rotten Tomatoes. Des critiques ont salué ses séquences animées et son recours limité aux stock-shots, un vieux tic de la saga. Roger Ebert disait même que c’était son Godzilla préféré. Plus récemment, Adam Wingard l’a décrit comme son favori de cette époque, un film « psychédélique, coloré, complètement excessif ». Même son de cloche chez Nicolas Cage, qui y voit un objet de « pop art des années 1960 », rempli d’écrans partagés, de musique étrange et d’images sous acide.
Ce n’est pas juste l’épisode le plus bizarre. C’est celui qui montre le plus clairement comment une franchise peut absorber l’air du temps, puis être redécouverte bien plus tard pour exactement cette raison.