En bref
- Disney a refusé Le Hobbit en animation
- Le ton du livre collait mal au studio
- Tolkien détestait déjà l’esthétique Disney
Disney a bien failli toucher à Le Hobbit, puis le studio a préféré refermer la porte. Et, franchement, ce n’est pas juste une curiosité d’archives. Ce refus raconte quelque chose de très concret sur les limites d’une marque quand elle tente d’absorber une œuvre plus rugueuse qu’elle.
Un projet réel, mais déjà bancal sur le papier
On pourrait croire à un fantasme de cinéphile. Ce ne l’est pas. D’après le livre Middle-earth Envisioned: The Hobbit and The Lord of the Rings: On Screen, On Stage, and Beyond de Brian J. Robb et Paul Simpson, le studio avait envisagé dès 1938 d’utiliser Le Hobbit comme base d’un segment de Fantasia.
Plus tard, selon ce même ouvrage citant l’animateur Wolfgang Reitherman, Walt Disney aurait aussi pensé au Seigneur des anneaux dans les années 1950, avant de juger l’ensemble trop difficile à manier. Résultat ? Un désir ancien, mais jamais vraiment stabilisé.
Le dossier le plus concret remonte à 1972. Le storyboarder Vance Gerry et l’animateur Frank Thomas avaient préparé un pitch pour un film d’animation, avec notamment des dessins de Bilbo Baggins. Leur idée consistait à réunir, dans un même projet, la galerie de personnages de Blanche-Neige, l’élan d’aventure de L’Île au trésor, la chaleur relationnelle du Livre de la jungle et la puissance dramatique de Une nuit sur le mont Chauve.
Le vrai blocage, c’était le ton
Sauf que le pitch reconnaissait déjà le problème. Il estimait en substance que le roman contenait trop d’épisodes pour tenir tel quel, et que plusieurs passages faisaient trop peur pour les objectifs du studio.
C’est là que tout se joue. En 1977, The New York Times rapportait que Disney avait enterré une proposition d’adaptation animée de Le Hobbit parce que l’histoire manquait de cet humour typiquement maison. En rajouter aurait risqué de braquer les lecteurs fidèles de J.R.R. Tolkien. Le calcul était assez lucide.
Bon, on voit bien le piège. Soit Disney restait fidèle et sortait de son couloir habituel. Soit le studio lissait tout, au risque de vider le livre de sa texture.
Tolkien n’en voulait pas, et l’histoire lui a donné raison
Il faut ajouter un détail assez piquant. Dans une lettre envoyée à ses éditeurs en 1937, Tolkien interdisait que les illustrations de Le Hobbit ressemblent, même de loin, au style Disney, pour lequel il disait éprouver une aversion profonde. Le mariage partait donc mal, des deux côtés.
Et les adaptations animées sorties ensuite donnent une idée de ce qu’aurait pu devenir un Tolkien adouci. Rankin/Bass a signé Le Hobbit en 1977 puis Le Retour du roi en 1980, tandis que Ralph Bakshi livrait en 1978 un Seigneur des anneaux en rotoscopie, cette technique qui filme d’abord en prises de vues réelles avant de redessiner par-dessus. Chez Rankin/Bass, le résultat passait par des chansons très larges, loin de la poésie de Tolkien, jusqu’à offrir aux Orques un numéro musical dans Le Retour du roi.
Quelques années plus tard, Disney tentera une fantasy plus sombre avec Taram et le chaudron magique, pour un résultat désastreux. Ce vieux refus de Le Hobbit prend alors une autre couleur. Pas un rendez-vous manqué, clairement. Plutôt la preuve qu’un grand studio ne peut pas tout avaler sans se trahir, ou trahir le texte.