En bref
- Alan Moore refuse toute adaptation de Watchmen
- Dave Gibbons accepte, donc il reste crédité
- La série HBO prolonge l’univers, sans Moore
Voir Watchmen à l’écran, puis ne lire qu’un seul nom de créateur au générique, ça surprend. Pourtant, si HBO et le film de Zack Snyder ne citent que Dave Gibbons, la raison est simple, Alan Moore ne veut pas être associé à ces adaptations.
Un générique qui raconte un conflit ancien
Dès 2008, alors que le film de Zack Snyder était encore en production, Alan Moore expliquait à Entertainment Weekly qu’il ne l’approuvait pas. Son idée, au fond, est limpide, Watchmen a été pensé pour le comic book, avec des effets de narration qui ne fonctionnent que là. Il disait même, en français, « Il y a des choses que nous avons faites dans Watchmen qui ne pouvaient marcher qu’en bande dessinée ».
Résultat, il a refusé que son nom soit attaché au film. Même logique plus tard pour la série de HBO. En 2022, auprès de GQ, il racontait avoir coupé court parce que l’industrie du cinéma et celle du comics fabriquaient selon lui des objets sans rapport avec son travail, mais qui allaient malgré tout lui être associés dans l’esprit du public.
La série HBO ne refait pas le comics, elle le déplace
Ce point compte, quand même. La série de Damon Lindelof n’est pas une redite du récit publié entre 1986 et 1987. Elle raconte autre chose, dans le présent de l’univers de Watchmen.
Le matériau d’origine se déroule dans une version alternative des années 1980 où Richard Nixon est toujours président des États-Unis, dans un monde déformé par l’apparition de vrais super-héros. Cet univers est gangrené par la corruption, et ses anciennes figures masquées sont abîmées, pathétiques ou compromises.
Chez HBO, on suit Angela Abar, incarnée par Regina King, policière à Tulsa et justicière sous le nom de Sister Night. La série s’ouvre aussi sur le massacre de Tulsa de 1921, quand des suprémacistes blancs ont attaqué et incendié 35 pâtés de maisons de commerces noirs, en faisant des centaines de blessés.
Même célébrée, la série restait irrecevable pour Moore
La réception, elle, a été très bonne. La série a été saluée pour ses idées audacieuses, son traitement des violences policières et du racisme systémique, ainsi que pour son casting, de Jeremy Irons à Yahya Abdul-Mateen II. Elle a décroché 11 Primetime Emmys.
Mais pour Alan Moore, ce succès ne changeait rien. Il disait avoir vu ces récompenses avec inquiétude, en se demandant si une partie du public n’allait pas croire que Watchmen était d’abord une franchise de super-héros sombre, brutale et liée au suprémacisme blanc. Sa formule est sèche, et assez parlante, « N’ont-ils pas compris Watchmen ? »
Dave Gibbons, l’autre moitié qui accepte le jeu
À l’inverse, Dave Gibbons n’a jamais affiché ce rejet. C’est pour ça qu’il reste le seul créateur cité sur le film de 2009, présenté comme basé sur un comic co-créé par lui, sans mention de Moore. Et c’est aussi pour ça qu’il est crédité sur la série de HBO.
On le retrouve même comme consulting producer sur cette série, ainsi que sur le film d’animation Watchmen en deux parties sorti en 2024. Sa trajectoire dit pas mal de choses, aussi, il a travaillé sur Superman, Green Lantern, The Flash et les comics Kingsman, en passant par DC, Marvel, Dark Horse et Marvel UK.
Deux co-créateurs, donc. Deux visions opposées de ce qu’une adaptation peut faire à une œuvre. Et dans l’économie actuelle des franchises, ce genre de fracture n’a rien d’anecdotique.