En bref
- Bender vient de Lem et Čapek
- Un épisode clé recycle une satire politique
- Le robot marche car il agit comme nous
On pourrait croire que Bender est juste une trouvaille parfaite de Futurama, une machine cynique, drôle et vaguement pathétique. En réalité, le personnage porte l’ombre de deux auteurs bien plus anciens, Stanislaw Lem et Karel Čapek. Et ça change la lecture de la série.
Un robot culte, mais nourri par une vieille SF politique
Dans un entretien accordé à Wired en 2014, David X. Cohen expliquait que le fait de faire de Bender le personnage le plus humain de Futurama devait un peu à Lem. Il pensait surtout à The Eleventh Voyage, un récit de The Star Diaries où Ijon Tichy arrive sur Circia, une planète contrôlée par des robots, avant de découvrir que ces robots sont en fait des humains déguisés.
L’épisode Fear of a Bot Planet reprend cette mécanique à sa façon. Fry et Leela s’y camouflent en machines pour retrouver Bender sur Chapek 9, une planète gouvernée par des robots. Sur place, ils trompent des gardes, regardent un film d’horreur anti-humains, puis découvrent que Bender s’est reconverti en tribun hostile aux humains. Le plus intéressant est ailleurs, quand même : les dirigeants cachés de la planète admettent attiser cette haine pour détourner l’attention de la pénurie matérielle.
Chez Lem, le gag cache une critique bien plus acide
Né en 1921 à Lviv, aujourd’hui en Ukraine, puis installé à Krakow en Pologne après la guerre, Stanislaw Lem écrivait une science-fiction marquée par la violence politique sans s’y réduire. The Eleventh Voyage parle autant de collaboration avec le fascisme que de robots. Et il vise aussi le système soviétique, que Lem a appris à contourner après des débuts plus alignés, comme The Astronauts.
Mais Lem n’épargnait pas davantage le capitalisme. Dans une lettre de 1977 à son traducteur Michael Kandel, il brocardait aussi bien un pays autorisant l’impensable qu’un autre où l’on finit par manger n’importe quoi. Son humour, surtout dans The Cyberiad et The Star Diaries, mélange jeux de mots, absurdité et noirceur. L’Encyclopedia of Science Fiction parle de black grotesques. Franchement, c’est une assez bonne définition des meilleurs épisodes de Futurama, même si la série sait aussi verser dans le sentimental avec Jurassic Bark.
Pourquoi Chapek 9 ne s’appelle pas Chapek 9 par hasard
Le nom de Chapek 9 renvoie à Karel Čapek. L’écrivain tchèque est célèbre pour R.U.R., sa pièce de 1921 qui a popularisé le mot robot, issu de robota, soit le travail forcé, rappelle le MIT Press Reader. Dans cette histoire, des serviteurs mécaniques finissent par renverser l’humanité.
Chez Čapek, comme plus tard dans The War With the Newts, le cœur du sujet reste l’exploitation. On fabrique une main-d’œuvre, on l’écrase, puis on s’étonne qu’elle reproduise la violence du système. Les Nazis voyaient d’ailleurs Čapek d’un très mauvais œil, lui qui avait pressenti leur montée.
Bender fonctionne parce qu’il est humain au pire sens du terme
C’est là que Bender devient plus qu’un simple ressort comique. Dans AV Club, Zack Handlen notait que son charme vient de sa capacité à se sentir offensé sans raison valable, tout en paraissant sincèrement blessé. Dans Fear of a Bot Planet, il trahit ses amis, ment aux robots qui l’accueillent et retourne sa veste pour son confort. Puis il refuse quand même de laisser Fry et Leela être exécutés.
La formule de Lem résume tout, « c’est réconfortant de savoir que seul l’homme peut être un salaud ». Bender, lui, prouve surtout une chose : dans Futurama, la meilleure science-fiction ne parle jamais vraiment des machines. Elle parle de nous, et ce miroir-là n’a pas pris une ride.