En bref
- Le streaming aide, le cinéma hésite encore
- Cinq classiques de SF restent sans film
- Leur vraie difficulté dépasse les effets spéciaux
Le paradoxe est là. Alors que la science-fiction ambitieuse trouve enfin un peu d’air via les plateformes, plusieurs romans majeurs n’ont toujours pas droit à un vrai passage au cinéma.
Le cinéma progresse, mais pas assez pour la SF la plus dense
Adapter de la SF n’a jamais été qu’une affaire d’effets visuels. Même des récits assez directs comme Starship Troopers ou Ender’s Game posent des problèmes d’interprétation, on l’a vu. Et les livres plus conceptuels, eux, demandent de transformer des idées parfois vertigineuses en scènes lisibles.
Il y a bien eu des percées. Denis Villeneuve a signé trois succès cérébraux avec Arrival et les deux films Dune. Le streaming a aussi changé la donne, avec Foundation chez Apple et Silo en série. Mais sur grand écran, les studios restent méfiants dès qu’un projet promet plus de concepts que de batailles au laser. C’est assez frappant quand on pense qu’un roman aussi ardu que Solaris a eu droit à deux films.
Vonnegut et Le Guin, deux classiques bloqués pour des raisons opposées
Chez Kurt Vonnegut, Cat’s Cradle ressemble à une bombe à retardement idéale pour le cinéma. Son narrateur, John, qui préfère se faire appeler Jonah, enquête sur Frank Hoenikker, lié à la bombe atomique, et remonte jusqu’à l’ice-nine, une matière capable de geler l’eau à température ambiante. Si elle circule mal, les océans peuvent figer. Fin de partie.
Plusieurs tentatives ont pourtant échoué. Richard Kelly devait écrire une version pour Darren Aronofsky, avec Leonardo DiCaprio. Puis James V. Hart et Jake Hart ont repris le dossier. Ensuite, Noah Hawley a développé une adaptation en série pour FX en 2015. Rien n’a abouti.
Autre cas, plus délicat encore, The Left Hand of Darkness d’Ursula K. Le Guin. Le roman suit Genly Ai, envoyé sur Gethen pour convaincre ses habitants de rejoindre l’Ekumen. Il s’y rapproche d’Estraven, tout en se heurtant au pouvoir d’Orgota et à sa police secrète. Le cœur du livre tient autant à la loyauté qu’à l’identité de genre. Problème, Le Guin a ensuite regretté l’usage de pronoms genrés pour les Gethéniens ambisexuels. Une adaptation moderne pourrait corriger ce point sans toucher à l’ossature du roman.
Snow Crash et Heinlein, la politique complique tout
Avec Snow Crash, Neal Stephenson avait vu juste, parfois trop. Hiro Protagonist, livreur de pizzas pour une mafia d’entreprise, pirate informatique à côté, croise la route de la coursière en skateboard Y.
T. Tous deux vendent des données au CIC, né de la fusion entre la CIA et la Library of Congress. C’est drôle, dense, très cyberpunk, et toujours pertinent.
Mais le projet s’est enlisé. Joe Cornish a écrit un scénario qui plaisait à l’auteur. Son film ne s’est pas fait. La minisérie lancée plus tard par HBO et Paramount TV non plus. Les droits seraient désormais chez Paramount Skydance, avec le risque classique d’un lissage des éléments les plus subversifs.
Même nœud pour The Moon Is a Harsh Mistress de Robert A. Heinlein. Des prisonniers lunaires, les Loonies, préparent leur indépendance avec l’aide d’un superordinateur conscient, Mike, qui calcule l’épuisement des ressources et prévoit famines, émeutes puis cannibalisme. De là naît une guerre entre la Terre et la Lune. Aujourd’hui, une IA alliée à une insurrection paraît politiquement plus abrasive qu’avant.
Hyperion, le rêve de studio qui peut tourner au casse-tête
Et puis il y a Hyperion. Sans doute le plus excitant du lot, justement parce qu’il est presque trop vaste. Dans le Hyperion Cantos de Dan Simmons, des pèlerins partent vers Hyperion pour rencontrer le Shrike aux Time Tombs. Certains espèrent un vœu, au moins l’un d’eux veut le tuer. En fond, le conflit entre l’Hegemony of Man, reliée par des portails farcaster, et les Ousters menace de virer à l’apocalypse.
Bradley Cooper s’est impliqué créativement dans une adaptation en 2021. Le vrai défi n’est pas de tout garder, mais de couper juste. C’est souvent là que se joue l’avenir de cette SF-là, celle qui demande moins de spectacle en plus que de vision au départ.