Un film culte de science-fiction a connu quinze ans d’exploitation continue dans les cinémas russes

Image d'illustration. SolarisLightstorm Entertainment / PR-ADN
En Russie, un film de science-fiction emblématique a connu une exploitation cinématographique exceptionnelle, restant à l’affiche pendant quinze ans. Ce parcours hors norme témoigne de la popularité et de l’influence durable de cette œuvre sur le public russe.
Tl;dr
- « Solaris » : chef-d’œuvre lent et méditatif du cinéma soviétique.
- L’adaptation de Tarkovsky déplaît à l’auteur Lem.
- Film phare, étudié en écoles de cinéma.
Un monument du cinéma contemplatif
À l’évocation de Solaris, réalisé par Andrei Tarkovsky en 1972, il convient d’emblée d’oublier toute attente de rythme effréné. Véritable chef-d’œuvre du cinéma soviétique, ce film s’inscrit dans la tradition du « slow cinema », où la caméra s’attarde longuement, épousant le temps qui passe, parfois jusqu’à la quasi-immobilité. Ainsi, certaines scènes – à l’image de ce plan ininterrompu à travers le pare-brise d’une voiture, durant près de cinq minutes – invitent à la méditation autant qu’à la patience. Ce n’est donc pas un hasard si le spectateur se retrouve souvent pris dans une atmosphère pesante, presque onirique, où les silences et les lenteurs participent d’un trouble profond.
Un choc thématique entre littérature et cinéma
Tiré du roman éponyme de Stanisław Lem, publié en 1961, Solaris met en scène une planète mystérieuse habitée par une entité océanique et énigmatique. Lorsque Kris Kelvin, incarné par Donatas Banionis, arrive sur la station spatiale qui gravite autour de Solaris, il découvre que cette présence extraterrestre manipule les souvenirs des humains jusqu’à matérialiser des êtres issus de leur passé – pour lui, sa défunte épouse Hari. Tandis que le livre s’intéresse avant tout à l’incommensurabilité du contact avec l’autre radical, l’adaptation filmique privilégie la dimension humaine et introspective : chez Tarkovsky, c’est surtout la culpabilité et le deuil qui s’imposent.
Pour éclairer ce basculement, voici quelques éléments majeurs :
- L’œuvre littéraire explore l’impossibilité fondamentale d’une communication authentique avec l’altérité extraterrestre.
- Tarkovsky, quant à lui, questionne la nature même de nos relations et la capacité des forces cosmiques à raviver nos blessures intimes.
Ce parti-pris n’a guère convaincu Lem. L’écrivain polonais reprochait au cinéaste russe d’avoir fait de son histoire un « Crime et Châtiment dans l’espace », détournant ainsi le propos initial vers une interrogation morale et spirituelle plus centrée sur l’homme que sur l’inconnu cosmique.
L’héritage durable d’un classique exigeant
La réception fut pourtant triomphale en Union Soviétique : projeté pendant quinze ans dans certains cinémas, Solaris est rapidement devenu un pilier du genre. Alors que Hollywood multipliait les blockbusters spatiaux comme « Star Wars », « Alien » ou encore « Star Trek », les autorités soviétiques voyaient dans le film de Tarkovsky une réponse plus humaine et moins glaciale au « 2001 : L’Odyssée de l’espace » signé Kubrick.
En Occident aussi, son influence ne s’est pas démentie : considéré comme un passage obligé dans tout cursus consacré au cinéma russe ou soviétique, il a su séduire critiques (Roger Ebert notamment) et étudiants par ses questionnements vertigineux sur l’amour, la mémoire et la réalité elle-même. Même Hollywood s’y essaiera timidement avec une version signée Steven Soderbergh en 2002 – adaptation honnête, mais sans commune mesure avec l’original.
Sous le signe de Tarkovsky : entre mémoire collective et expérience sensorielle
Finalement, regarder Solaris, c’est accepter un voyage intérieur autant qu’un périple stellaire. En laissant volontairement planer le doute ou le malaise au fil des séquences statiques ou silencieuses, Tarkovsky oblige son public à ralentir. Au lieu d’offrir des réponses nettes sur les mystères du cosmos ou des sentiments humains, il préfère suggérer que chaque rencontre avec l’inconnu, qu’il soit alien ou intime, révèle surtout notre désir profond de se confronter… à soi-même.