En bref
- Six épisodes diffusés sur Bravo en 1991
- John Lurie pêche avec des stars perdues
- Une anti-télé devenue série culte
On attend d’une émission qu’elle raconte quelque chose. « Fishing with John », elle, fait presque l’inverse. Et c’est pour ça qu’elle continue d’intriguer plus de trente ans après sa diffusion sur Bravo, en 1991, le temps de seulement six épisodes.
Une émission où rien ne fonctionne, et c’est précisément le sujet
L’idée paraît simple, presque trop simple, John Lurie appelle quelques amis célèbres et part pêcher avec eux. Sauf que ni lui ni ses invités ne savent vraiment pêcher. À l’écran, ça donne des heures de flottement, des discussions cassées, des silences, des hésitations. On pourrait croire à une émission de pêche, à un programme d’entretiens, ou à un rendez-vous sur le show-business. Ce n’est rien de tout ça.
Autour de Lurie, on croise Tom Waits, Jim Jarmusch, Dennis Hopper, Matt Dillon et Willem Dafoe. Sur le papier, il y avait de quoi espérer de grandes conversations sur l’art et la vie. En réalité, le courant passe peu, ou mal. Résultat ? Une série qui ressemble davantage à une expérience de média qu’à un divertissement classique.
John Lurie au centre d’un drôle de laboratoire télé
Ce n’est pas un hasard si l’objet est aussi singulier. Avant la série, John Lurie est déjà bien installé dans un certain cinéma américain. On l’a vu chez Jim Jarmusch, dans Stranger than Paradise, Down by Law ou Mystery Train, dont il a aussi signé la musique. Il apparaît aussi dans Paris, Texas de Wim Wenders, dans The Last Temptation of Christ de Martin Scorsese, ou encore dans Wild at Heart de David Lynch.
Côté musique, son travail se retrouve aussi dans Get Shorty, Manny et Lo et Clay Pigeons. Les amateurs de Oz le connaissent comme Greg Penders. Bref, Lurie vient d’un milieu très pointu, mais « Fishing with John » montre surtout qu’il ne cherche pas le succès télé le plus facile. La série ne l’embellit pas, elle n’embellit personne.
Des scènes absurdes qui ont fabriqué le culte
L’épisode avec Jim Jarmusch résume assez bien l’esprit. Pour pêcher, l’un tend de la nourriture au-dessus de l’eau pendant que l’autre braque un pistolet, prêt à tirer si une créature marine surgit. Dit comme ça, c’est idiot. À l’écran, c’est encore plus étrange.
Avec Willem Dafoe, le duo part pêcher sous la glace, tombe à court de nourriture et semble mourir de faim. Puis, au début de l’épisode suivant, Lurie annonce joyeusement qu’ils ont survécu et qu’une sortie en filet peut commencer. C’est là que la série devient vraiment comique, mais d’une façon sèche, presque hostile au spectateur pressé. Marshall McLuhan parlait de la télévision comme d’un médium « froid ». Ici, on est carrément dans l’arctique.
De relique des années 1990 à objet culte encore visible
La série n’a duré que six épisodes, mais elle a trouvé ses fidèles. En 1999, Criterion Collection la sort en DVD avec le numéro 42 de son catalogue, très tôt dans son histoire. Aujourd’hui, on peut aussi la voir sur le Criterion Channel. Pas mal pour un programme aussi peu aimable, et pourtant hypnotique.
Le plus intéressant, c’est peut-être sa postérité. En 2021, HBO lance « Painting with John », une sorte de cousin plus guidé. Cette fois, Lurie, qui peint réellement, parle de sa technique, échange avec son frère et raconte des souvenirs d’enfance, dont une colocation avec Jean-Michel Basquiat. La série a tenu 18 épisodes sur trois saisons. Entre-temps, Lurie s’était éloigné du métier d’acteur au début des années 2000 après un diagnostic de maladie de Lyme chronique.
Et c’est là que « Fishing with John » reste précieuse. Comme certains films de Jarmusch, elle ose les vides, les pauses, le malaise. Une relique des années 1990, oui. Mais aussi un rappel, assez limpide, que la télé pouvait parfois laisser dériver le récit au lieu de vous attraper par la manche.