En bref
- Digger cache un twist méta important
- Le film prolonge clairement Birdman
- Le vrai sujet, c’est la valeur de l’art
Le plus intéressant dans Digger, ce n’est pas son apocalypse. C’est sa question de fond, beaucoup plus inconfortable, sur ce que peut encore l’art quand le monde a déjà déraillé. Et c’est là que le nouveau film d’Alejandro G. Iñárritu rejoint très directement Birdman.
Un film-catastrophe qui vise en réalité les artistes
Attention, il y a un vrai spoiler. Tom Cruise n’incarne pas seulement Digger Rockwell, ce magnat du pétrole fictif qui provoque indirectement l’apocalypse. Il joue en fait Curtis Markson, un acteur fictif en train d’interpréter Digger Rockwell dans une pièce montée à New York, Fossil Fools.
Entre les scènes de cette reconstitution théâtrale d’événements passés, Curtis Markson cherche sa fille adulte et se heurte à Hannah, la jeune metteuse en scène jouée par Sophie Wilde. Résultat, Digger change complètement de nature. Le film ne parle plus seulement d’un homme puissant et destructeur, mais de la difficulté à représenter un désastre sans le transformer en simple spectacle.
Pourquoi le théâtre est le vrai moteur du film
Ce n’est pas un hasard si Alejandro G. Iñárritu revient au théâtre. Dans Birdman, Riggan, joué par Michael Keaton, montait déjà sur Broadway une adaptation d’une nouvelle de Raymond Carver pour reconquérir sa légitimité d’artiste après avoir été identifié à son rôle de super-héros.
Le plateau, ici, compte autant que le texte. Le théâtre crée une relation immédiate entre l’œuvre et le public, là où le cinéma travaille avec un décalage. Cette proximité permet aussi à Alejandro G. Iñárritu et à son chef opérateur Emmanuel Lubezki de retrouver ce qui faisait la nervosité de Birdman, caméra portée, longs plans et gros plans qui collent aux nerfs des coulisses.
La conversation commencée par Birdman continue
Avec Birdman, Alejandro G. Iñárritu auscultait surtout le doute de l’artiste. Riggan ressemblait à un alter ego inquiet de sa réputation et de sa valeur, notamment dans sa confrontation avec la critique Tabitha, incarnée par Lindsay Duncan.
Dans Digger, l’étape suivante est plus large. Curtis Markson ne doute pas seulement de lui-même, il doute de la valeur de l’art en bloc. Satiriser Digger Rockwell lui paraît presque trop facile, comme si réduire ses crimes et l’horreur qu’il a aidé à produire à un divertissement posait problème. Puis Kenny, joué par Jesse Plemons, révèle qu’il est le neveu du vrai Digger Rockwell et défend la pièce, qu’il juge vitale.
Un héritage qui passe aussi par John Cassavetes
Ce dialogue entre les deux films passe aussi par John Cassavetes. Alejandro G. Iñárritu rend hommage à Opening Night, sorti en 1977, où Gena Rowlands jouait Myrtle Gordon, une actrice de scène en plein effondrement après une tragédie, le soir même de sa première à Broadway.
Birdman, Digger et Opening Night utilisent tous une pièce fictive pour parler de la place de l’art quand tout vacille. C’est là que Digger compte un peu plus qu’un simple film en colère sur le climat ou les milliardaires. Il prolonge une idée plus vaste, l’art ne répare pas le monde, mais il peut encore l’obliger à se regarder en face.