En bref
- Cinq films d’espionnage oubliés tiennent encore très bien
- Du drame sec à la parodie, le genre reste souple
- Leur vrai point commun, c’est le regard
Le cinéma nous a vendu l’espion comme un touriste armé, très bien habillé, toujours en contrôle. Ces cinq films rappellent autre chose. Parfois, l’espionnage est triste. Parfois, il est absurde. Et parfois il ressemble juste à une machine bureaucratique qui déraille.
Quand l’espionnage perd tout son vernis
Avec Army of Shadows, Jean-Pierre Melville prend le mythe à rebours. Sorti en 1969 puis réellement découvert aux États-Unis lors d’une ressortie restaurée en 2006, le film avait même déclenché un débat sur une éventuelle éligibilité aux Oscars. On y suit la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, avec Paul Meurisse en professeur de philosophie nommé Luc Jardie et Lino Ventura en chef de petit groupe clandestin.
Ici, pas de glamour. Des faux noms, des adresses fictives, la peur constante d’être arrêté par les Nazis. Le détail qui reste, c’est cette scène où des résistants doivent tuer un traître dans un appartement, mais hésitent sur la méthode, couteau ou étranglement, à cause des voisins. Noir, sec, presque ironique. Et très fort.
Plus récent, Spartan de David Mamet joue une autre carte, celle du langage professionnel fermé, opaque au premier abord. Val Kilmer y incarne Robert John Scott, ancien marine intégré à la Delta Force, chargé de retrouver la fille du président. L’enquête glisse vers un réseau international de trafic sexuel, puis vers des couches successives de mensonges. Le plus intéressant n’est pas seulement le complot, c’est la manière dont Mamet filme des hommes qui parlent comme s’ils travaillaient vraiment. Le thriller y gagne une dureté rare.
La guerre froide bascule vers le jeu et le code
À l’opposé, Hopscotch transforme l’appareil d’État en terrain de plaisanterie. Walter Matthau y joue Miles Kendig, agent de la CIA relégué au bureau après avoir laissé filer un homme du KGB. Il brûle ses dossiers, quitte le pays, fait croire qu’il va passer à l’Est et envoie même des chapitres de ses mémoires à diverses agences. Son but, très simple, humilier ses anciens chefs, dont celui joué par Ned Beatty. Bon, le film tient surtout par la nonchalance grincheuse de Matthau, impeccable.
Puis il y a Sneakers, sorti juste après le putsch en Russie. Le film de Phil Alden Robinson comprend avant beaucoup d’autres que le terrain de jeu a changé, les ordinateurs deviennent des champs de bataille. Robert Redford dirige une bande de spécialistes qui testent la sécurité de banques et de sites sensibles. Autour de lui, Sidney Poitier, Dan Aykroyd, River Phoenix, David Strathairn, Mary McDonnell et Ben Kingsley. L’objet du désir, une puce capable de casser des codes. La tech a vieilli, oui, mais l’idée d’un pouvoir manipulé par l’argent et la méfiance reste très actuelle. Et la musique de James Horner porte le tout avec une élégance folle.
La parodie française qui comprend très bien le genre
Enfin, OSS 117: Le Caire, nid d’espions prouve qu’on peut se moquer du genre sans le vider. Le personnage de Hubert Bonisseur de La Bath, créé par Jean Bruce dans une longue série de 88 romans, revient en 2006 sous l’œil de Michel Hazanavicius et avec Jean Dujardin. Le film tord volontairement la réalité, donne à son héros une assurance idiote et une ignorance culturelle qui sert de gag récurrent, pendant que Bérénice Bejo, en Larmina, apparaît nettement plus compétente.
Le vrai plaisir, c’est l’exécution. Image brillante façon années 1960, caméras et texture d’époque, énergie parfois offensive, presque trop contente d’elle-même. Clairement, ça fonctionne parce que la parodie connaît parfaitement ses codes. Deux suites ont suivi, en 2009 puis en 2021. Et ça dit quelque chose de plus large, le film d’espionnage survit quand il cesse de réciter James Bond et commence à observer son époque, ses névroses, ou son ridicule.