Stranger Things et la fatalité d’Eleven

Image d'illustration. Stranger Things ElevenNetflix / PR-ADN
Alors que la série Stranger Things touche à sa conclusion, de nombreux fans s’interrogent sur le sort réservé à l’un de ses personnages majeurs. Les choix scénaristiques de la dernière saison suscitent débats et déceptions au sein de la communauté.
Tl;dr
- Eleven, héroïne centrale de Stranger Things, a été marquée dès sa naissance par l’expérimentation et une vie privée de liberté.
- Même dans le final, elle ne choisit pas son destin, son sacrifice servant surtout la progression narrative des autres personnages.
- La série refuse à Eleven une rédemption ou une vie normale, perpétuant le trope du sacrifice féminin malgré son humanité et son rôle central.
Une héroïne condamnée à la solitude
Lorsque Stranger Things a fait irruption sur les écrans en 2016, rares étaient ceux qui anticipaient une telle déferlante culturelle. L’ère du streaming semblait avoir affaibli toute forme de « monoculture », et pourtant, la série des frères Duffer, grâce à ses personnages attachants et son intrigue haletante, a su fédérer une audience mondiale. Le phénomène n’aurait pas été aussi massif sans la figure centrale d’Eleven, cette enfant mystérieuse dont les pouvoirs surnaturels et l’attachement aux gaufres Eggo ont immédiatement séduit.
Mais sous la surface, l’histoire de celle qui fut nommée Jane Ives s’enracine dans une profonde tragédie. Dès sa naissance, sa vie fut marquée par l’expérimentation – sa mère victime du programme MKUltra, elle-même arrachée à toute enfance normale, captive au laboratoire national de Hawkins. Même après sa fuite, la liberté lui échappa toujours : pourchassée par le gouvernement américain, contrainte de protéger l’humanité contre les horreurs du Monde à l’envers, jamais elle ne connut la paix.
L’illusion d’un choix pour Eleven ?
La décision d’offrir à Jane/Eleven une conclusion sacrificielle lors du final soulève un vrai malaise. « La vie a été tellement injuste avec toi », murmure son père de cœur, Jim Hopper. Mais ces mots, tout empreints d’empathie soient-ils, résonnent creux lorsqu’ils précèdent un nouvel élan de martyre féminin – un thème trop familier en fiction comme dans la réalité. À aucun moment le récit n’offre à Eleven une véritable autonomie : la jeune fille ne choisit pas vraiment son sort mais obéit à une logique narrative où son effacement semble inéluctable.
Difficile alors d’ignorer le sentiment que ce sacrifice arrange surtout ceux qui ont orchestré sa souffrance. Alors que rien dans l’univers fantastique de la série n’imposait une telle fatalité, tous les autres personnages obtiennent leur salut… sauf elle.
L’héritage brisé d’une héroïne trop humaine
On pourrait dresser ici une courte liste des conséquences dramatiques de ce choix scénaristique :
- L’absence totale de réparation face aux abus institutionnels subis.
- L’impossibilité pour Eleven d’accéder à l’amour et à une existence normale.
- L’utilisation récurrente du trope du sacrifice féminin comme moteur narratif.
Ironiquement, en expliquant que « elle représente la magie sous bien des formes, et la magie de l’enfance. Pour que nos personnages puissent avancer et que l’histoire de Hawkins et du Monde à l’Envers puisse se conclure, Eleven devait partir », le co-créateur Ross Duffer réduit tout le parcours douloureux du personnage à un simple outil dramatique. La tentative maladroite du personnage Mike Wheeler d’adoucir cette fin – évoquant un exil secret ou un faux décès – sonne davantage comme une forme de renoncement collectif qu’un véritable hommage.
L’amertume d’un épilogue bâclé
Finalement, tout ramène à cette idée tenace : Jane/Eleven, figure centrale et profondément humaine, se voit refuser le droit à une rédemption authentique. Son histoire aurait pu prendre un autre tournant — celui où elle aurait trouvé enfin un foyer auprès des siens. Mais non : sous couvert de briser le cycle, la série perpétue en réalité celui du renoncement imposé aux femmes héroïques. Difficile donc d’y voir ce fameux « happy ending. »