Le jour où Hollywood a tourné le dos à Brokeback Mountain

Image d'illustration. Brokeback MountainRiver Road Entertainment / PR-ADN
Derrière le scandale autour de Brokeback Mountain se cache l’un des plus grands auteurs américains contemporains.
Tl;dr
- Larry McMurtry a modernisé le récit de l’Ouest américain avec des romans adaptés en films marquants comme Hud, The Last Picture Show et Lonesome Dove.
- En 2005, Brokeback Mountain divise Hollywood : malgré son succès critique, le film subit des réactions conservatrices et perd l’Oscar du meilleur film face à Crash.
- Aujourd’hui encore, Brokeback Mountain reste un symbole fort des luttes LGBTQ+ et de la difficulté pour certaines œuvres de faire évoluer les mentalités.
L’architecte d’un Ouest revisité
Si l’on cherche une plume qui a su explorer avec finesse et modernité les contradictions du Texas et de l’Ouest américain, le nom de Larry McMurtry s’impose presque naturellement. Né à Archer City, il pose dès ses débuts un regard acerbe sur sa région natale : en 1961, il rencontre un immense succès critique avec Horseman, Pass By, adapté un an plus tard au cinéma sous le titre Hud par Martin Ritt. Le film, porté par la prestation intense de Paul Newman, décroche trois Oscars, confirmant la capacité de Larry McMurtry à inspirer le grand écran.
Au fil des décennies, ses romans deviennent des incontournables pour le septième art. Que l’on pense à The Last Picture Show, mis en scène par Peter Bogdanovich, ou au mélodrame familial Terms of Endearment dirigé par James L. Brooks, chaque adaptation creuse avec sensibilité la psyché de personnages blessés. Mais c’est peut-être avec Lonesome Dove, fresque située dans l’Amérique de la fin du XIXème siècle, que Larry McMurtry atteint le sommet : cette histoire complexe de deux rangers texans fait vibrer une empathie rare pour tous ceux qui traversent son récit.
L’injustice d’une cérémonie
Pourtant, ce parcours cinématographique exemplaire n’a pas préparé Hollywood à accueillir « Brokeback Mountain » comme il se devait. En 2005, alors que le film réalisé par Ang Lee, scénarisé par McMurtry et Diana Ossana, fait sensation dans les festivals, une partie de l’industrie se permet encore des plaisanteries douteuses inspirées de références comme South Park. Malgré des critiques dithyrambiques et une aura de favori pour l’Oscar du meilleur film, une frange conservatrice, incarnée notamment par Ernest Borgnine, rejette catégoriquement le long-métrage. Pour certains votants âgés et attachés à une vision traditionnelle du cinéma américain, il était inconcevable d’offrir la statuette suprême à ce récit d’amour contrarié entre deux cowboys.
La liste des critiques virulentes est éloquente :
- Brokeback Mountain accusé d’être un « problème » plutôt qu’une œuvre d’art.
- Divers membres influents refusent même de voir le film.
- C’est finalement Crash qui rafle la mise aux Oscars 2006.
L’héritage contesté dans une Amérique fracturée
Aujourd’hui, force est de constater que les enjeux soulevés par Brokeback Mountain résonnent toujours aussi douloureusement. Alors qu’il y a dix ans on pouvait croire à des avancées concrètes pour les droits LGBTQ+, le climat actuel semble glisser vers plus d’exclusion et de peur, alimentés autant par certains médias que par le contexte politique. Cette tension ramène inévitablement à la conclusion poignante du film : l’image des chemises enlacées symbolise tout autant l’espoir que la résignation face à une société restée sourde.
En définitive, les œuvres issues de la plume singulière de Larry McMurtry continuent d’ouvrir des brèches dans nos certitudes. Si le combat pour la reconnaissance reste inachevé, ces récits demeurent des refuges précieux pour celles et ceux qui cherchent encore un peu d’empathie au milieu du tumulte contemporain.